Réussir en tant que Desi… mais à quel prix ?
On a grandi avec des règles invisibles qui nous suivent partout, dans nos familles pakistanaises et dans la communauté Desi en général. Des règles qui dictent ce qu’il faut faire, ce qu’il faut devenir, sans jamais vraiment dire pourquoi. BAC S, grandes écoles, ingénieur, docteur… Des mots qui tombent dans les conversations, flottent dans les regards, se glissent dans les silences des repas de famille.
Petit à petit, sans qu’on s’en rende compte, on apprend que la valeur d’une personne semble se mesurer à ce qu’elle accomplit, et non à ce qu’elle est. Même lorsqu’on essaie de s’en détacher, ces idées restent en nous, comme un bruit de fond constant, difficile à faire taire.
Moi par exemple, j’ai raté le bac. J’ai dû redoubler. J’ai bifurqué vers un parcours que personne n’attendait. Et pourtant, j’ai fini par devenir ingénieur. Sur le papier, tout est là. Tout correspond. Tout est validé.

Mais au fond, ce succès n’a jamais vraiment été le mien.
Il était posé devant moi, reconnu par les autres… mais il ne venait pas de moi. Pas de ce que j’étais profondément. Cette sensation ne m’a pas frappé d’un coup. Elle s’est installée doucement, avec le temps. Comme une dissonance silencieuse. Comme une note basse dans une mélodie trop parfaite. Quelque chose qui sonne juste pour les autres, mais pas totalement pour soi.
Et il y a ces moments, tard le soir, quand tout le monde dort et que le silence devient trop lourd, où l’on se retrouve face à soi-même. Où l’on se demande ce que l’on serait devenu si personne ne nous avait dit ce que l’on devait faire. Ces instants ont un goût étrange, un mélange de mélancolie et de curiosité, comme si l’on effleurait sa propre vie du bout des doigts, en se demandant, doucement… si tout aurait pu être différent.

Très tôt, une direction déjà tracée
En y repensant, peut-être que tout commence là.
Très tôt, on entend ce qu’on doit être. Ces mots s’installent sans bruit. Ils s’infiltrent dans nos jeux, dans nos rêves, dans des conversations que l’on ne comprend même pas encore. La réussite devient un idéal collectif, presque sacré. On ne nous demande pas seulement de réussir pour nous-mêmes, mais pour ce que cela représente : la famille, l’image, le parcours.
Alors on apprend à se comparer, à se mesurer, à suivre un chemin déjà tracé. Et on comprend vite que s’en éloigner, c’est prendre un risque. Le risque du regard, du jugement, parfois même du silence.

On voit les autres courir, et sans vraiment réfléchir, on se met à courir aussi. Pas toujours parce qu’on sait où l’on va, mais parce qu’on a appris qu’il fallait avancer : ne pas décevoir, ne pas ralentir, simplement suivre le mouvement.
Ne pas rentrer dans les cases
Quand j’étais plus jeune, j’étais nul à l’école. Pas “moyen”, pas “ça passe”… non. J’étais ailleurs.
Je n’écoutais pas. J’avais la tête dans les nuages. D’ailleurs, c’est exactement ce qu’une prof avait écrit sur mon livret : “Saad a la tête dans les nuages.”

Avec le recul, c’était vrai. Je n’étais pas fait pour rester assis à apprendre des choses qui ne me parlaient pas. Je ne comprenais pas vraiment ce que je faisais là. J’étais timide, je ne parlais pas beaucoup, et surtout, je n’étais pas intéressé.
Pas par manque de capacité, mais parce que ça ne faisait pas sens. Je voulais quelque chose de plus concret, de plus vivant. Quelque chose que je pouvais ressentir, pas seulement apprendre.
À cette époque, un film indien m’a profondément marqué : Taare Zameen Par. L’histoire d’un enfant incompris, en difficulté à l’école, qu’on pense incapable… alors qu’il voit simplement le monde autrement.
Je ne vivais pas exactement la même chose, mais je me reconnaissais dans ce décalage. Dans cette sensation de ne pas être à sa place. À un moment, j’étais même persuadé que j’allais finir dans une école spécialisée. C’était l’image que j’avais de moi.
Et encore aujourd’hui, ce film me touche profondément, parce qu’il me rappelle cette version de moi, celle qui ne rentrait pas dans les cases, mais qui ne savait pas encore où aller.

Une pression qui ne dit pas son nom
Avec le temps, la pression change de forme. Elle devient plus silencieuse, mais aussi plus lourde.
Elle ne crie pas, elle s’installe. Dans une question posée “pour ton bien”, une remarque glissée sans y penser, un regard qui dure une seconde de trop.
« Qu’est-ce que tu vas devenir sans diplôme ? »

Ces phrases restent. Elles s’accumulent, et finissent par devenir une voix intérieure. Une voix nous fait douter, nous comparer et nous rappelle constamment ce qu’on attend de nous.
Ce poids dépasse la communauté Desi. On le retrouve dans de nombreuses diasporas, avec cette même peur de ne pas être à la hauteur et ce besoin de prouver qu’on a notre place.
Faire semblant, jusqu’à s’épuiser
Avec le temps, on s’adapte. On apprend à dire et montrer ce qu’il faut, à devenir une version de soi qui rassure nos parents.
Mais à force, quelque chose s’épuise. Pas forcément de manière visible, mais de façon profonde.
Ce qui fatigue le plus, ce n’est pas toujours ce que l’on fait. C’est le fait de faire semblant que tout va bien. Alors on cherche des échappatoires.
Pour moi, ça a été la photographie. Pas simplement prendre des images, mais entrer dans l’histoire de quelqu’un d’autre, marcher dans ses pas, ressentir ses émotions. Observer un regard, capter un geste, figer un instant… et pendant quelques secondes, respirer autrement.
Ces moments rappellent que la vie ne se résume pas à un diplôme, à un métier ou à un statut. Qu’il existe des espaces où l’on peut être là, sans rôle, sans masque.
Chercher la liberté, même discrètement
Parfois, cette quête de liberté apparaît là où on ne l’attend pas.
Récemment, en regardant L’Attaque des Titans, quelque chose a résonné. Ce besoin de sortir des murs, de voir ce qu’il y a au-delà, de vivre selon ses propres choix.
À travers Eren Yeager, il y a cette idée simple mais forte : refuser une vie déjà écrite.

Et quelque part, cela fait écho à ce que beaucoup ressentent en grandissant dans la communauté Desi, cette impression d’être entre deux espaces, entre attentes et identité.
Ce qu’il reste après
Malheureusement, même après ces prises de conscience, tout ne devient pas clair.
Parce qu’il reste quelque chose. Les années. Les choix. Les réflexes. Les manières de penser que l’on a intégrées sans s’en rendre compte.
Aujourd’hui, je suis ingénieur et dans mon temps libre je fais des choses qui n’ont rien à voir avec mes études ni ma profession. À travers IAMDESI, je crée, je partage, je construis quelque chose de plus personnel, de plus aligné avec qui je suis vraiment.
Et pourtant, malgré cela, il y a encore des moments de blocage. Comme si je n’étais pas totalement légitime. Comme si ce que je faisais ne pouvait pas être une “vraie voie”.

Même avec l’envie, même avec les idées, il y a ce frein invisible.
Et parfois, une question revient : si j’arrête tout, qu’est-ce que je fais vraiment ?
Entre deux chemins
Je me souviens d’un moment précis. Quelqu’un dans ma classe m’avait dit :
“Mais toi, qu’est-ce que tu fais en informatique ? Je te verrais plus dans des études de langues, LEA etc”
Sur le moment, cette phrase m’avait perturbé. Parce qu’elle venait confirmer quelque chose que je ressentais déjà sans vraiment l’assumer.
Ce jour-là, je suis rentré chez moi avec l’envie de changer. Pas juste de douter, mais réellement de changer de filière, de direction, de sortir de ce chemin dans lequel je ne me reconnaissais pas.
On m’a répondu de terminer. Qu’il me restait encore quelques années, trois, peut-être quatre. Que ça valait le coup d’aller jusqu’au bout. Et qu’après, je serais libre de faire ce que je voulais, même quelque chose de complètement différent.
“Termine tes études. Après, si tu veux devenir coiffeur, deviens coiffeur.” Alors j’ai continué.
Aujourd’hui, j’ai ce diplôme. Mais honnêtement, est-ce que j’en suis fier ? Non pas du tout.

C’est là. C’est fait. Mais ça reste un bout de papier.
Et même le chemin pour y arriver… j’ai l’impression qu’il s’est effacé avec le temps. Comme si tout ça était passé, puis rangé quelque part, sans vraiment laisser de trace.
Mais une question reste, plus silencieuse : est-ce que je sais vraiment ce que je veux faire… ou est-ce que je ne sais plus comment imaginer autre chose ?
Apprendre à se redéfinir
Avec le temps, je comprends que la difficulté ne réside pas seulement dans les choix que l’on fait, mais dans la manière dont on apprend à se redéfinir après.
Parce qu’on ne change pas des années de conditionnement en un instant. On ne redéfinit pas sa vision de la réussite du jour au lendemain. Cela prend du temps. Cela passe par des doutes, des essais, des moments flous où l’on avance sans avoir toutes les réponses.

Mais peut-être que ce flou fait partie du processus. Peut-être qu’il est même nécessaire.
Une autre manière de réussir
On parle souvent de réussite à travers les études, les métiers, les diplômes. Et ces éléments ont leur importance. Ils structurent, ils rassurent, ils donnent une base.
Mais ils ne racontent pas toute l’histoire d’une personne.
Il y a aussi tout ce qui se construit en dehors: les choix personnels, les moments où l’on s’écoute, les directions que l’on prend même lorsqu’elles ne sont pas comprises.

Ma vie a basculé quelques jours après cette photo (mais ce sera une histoire pour une prochaine fois).
Réflexion collective et perspectives
En levant les yeux autour de nous, on voit d’autres jeunes, d’autres créateurs, d’autres entrepreneurs, qui comprennent que soutenir la réussite des autres ne diminue pas notre propre valeur. Encourager, célébrer, reconnaître le succès d’autrui devient un acte de liberté, un souffle qui élargit le champ des possibles pour tous.
Les parents ont un rôle central. Leur pression, souvent née d’amour et de peur, peut épuiser. Mais comprendre que chaque parcours est unique, que la réussite ne se limite pas aux diplômes ou aux métiers prestigieux, c’est offrir aux enfants la possibilité de trouver leur rythme, leur voie, leur bonheur.
Il y a des après-midis de discussion, des cafés, des rires, où l’on partage nos inquiétudes et nos succès. Ces moments sont précieux, car ils permettent de comprendre que l’on n’est pas seul et que la réussite des autres n’est pas une menace, mais un chemin que l’on peut explorer ensemble.
Message aux jeunes Desi
Pour tous les jeunes Desi qui s’épuisent sous le poids des attentes, il y a un message simple : “Log kya kahenge ?” (qu’est ce que les gens vont dire ?”… et la réponse est claire : “Kahene Do.” Les regards extérieurs ne définissent pas notre valeur. La vraie victoire, c’est de réussir selon ses propres termes, de créer un espace où l’on peut respirer, exister et s’épanouir.

On parle ici d’études, de travail, de métier et de diplômes. Bien sûr, il y a d’autres dimensions de la vie qui méritent d’être explorées : passions, créativité, relations, équilibre personnel. On y reviendra. Pour l’instant, retenez ceci : la réussite ne se mesure pas seulement à ce que l’on fait, mais à qui l’on est, à la liberté que l’on s’accorde et à la manière dont on avance malgré la pression. Vivre selon ses choix, préserver sa santé, créer, célébrer les réussites des autres : voilà ce qui transforme l’épuisement en énergie, la pression en force, et la peur en espace où l’on peut respirer.
Et peut-être que, au final, la vraie victoire n’est pas dans ce que l’on possède ou ce que l’on accomplit, mais dans la capacité à marcher dans sa vie en gardant chaque pas fidèle à soi-même, même quand le monde nous dit de courir ailleurs.
Saad.S

Toutes les photos présentes dans cet article ont été prises par moi, tandis que celles de mon enfance ont été capturées par mes parents. Merci à Sixtine de m’avoir accompagnée dans la réalisation de cet article.
















