Venba explore les réalités de l’exil, de la transmission et de l’identité culturelle à travers le quotidien d’une famille tamoule immigrée. Entre recettes incomplètes, silences familiaux et mémoire des gestes, le jeu transforme la cuisine en véritable espace de résistance culturelle. Une œuvre vidéoludique qui montre que l’intime peut, lui aussi, devenir politique.

On m’a récemment proposé de jouer à un jeu vidéo récent en me disant : « Tu n’as jamais vu un jeu comme ça, c’est exactement ce que tu verbalises. ». Dès lors, ce n’était pas seulement une recommandation, c’était une forme de reconnaissance. Dans ces quelques mots, on a perçu quelque chose de moi. Et c’est précisément cette promesse de me voir, de me retrouver quelque part dans un récit vidéoludique, qui m’a intrigué.

Illustration d’une famille assise à table partageant un repas dans une ambiance chaleureuse et conviviale.
Une famille réunie autour d’un repas, symbole de partage, de tradition et de vie quotidienne.

En lançant Venba, j’ai compris que ce jeu n’était pas seulement un divertissement. C’est une œuvre qui raconte, qui politise et qui transmet

Comment un jeu vidéo peut-il devenir un outil politique, porter les réalités de la diaspora et transmettre, par l’expérience et les émotions qu’il provoque, ce que les mots seuls peinent parfois à raconter ?

Dans l’imaginaire collectif, l’univers vidéoludique reste un paysage majoritairement dominé par les jeux d’action ou de stratégie. Venba montre que le champ est beaucoup plus large en nous offrant un voyage intérieur en première classe. 

Au cours de cette escapade virtuelle, la cuisine devient un pont entre générations, un acte d’amour culturel et une lutte silencieuse contre l’oubli. Ce jeu narratif, développé par le studio canadien Visai Games, met en scène une famille tamoule immigrée au Canada dans les années 1980. 

Illustration d’une femme en sari se coiffant devant un miroir, tenant une brosse à cheveux dans une chambre aux tons roses et chaleureux.
Un instant de calme consacré aux soins personnels et à la préparation de la journée.

À travers le personnage de Venba, une mère qui tente de maintenir vivante la mémoire de sa culture en la transmettant à son fils, le jeu explore les thèmes de l’exil, de la transmission et de l’identité. Au fil des recettes de cuisine conservées dans un carnet transmis de génération en génération, Venba raconte le déracinement, les liens familiaux et la difficulté de préserver une culture loin de son pays d’origine.

Pour comprendre cette dimension du jeu, il faut s’intéresser à ce que les psychologues appellent la « mémoire procédurale émotionnelle » : cette manière qu’a le corps de retenir des gestes, des habitudes ou des savoir-faire, tout en conservant les émotions qui leur sont liées. Une recette de famille, par exemple, ne transmet pas seulement une façon de cuisiner, mais aussi des souvenirs, une langue, une histoire et parfois même un pays que l’on a quitté.

Cette mémoire incarnée associe les gestes appris, comme ceux de la cuisine, aux émotions qui les accompagnent. Qui n’a jamais vu un proche refaire une vieille recette de famille presque machinalement, avant qu’un souvenir ne ressurgisse soudainement au détour d’une odeur, d’un goût ou d’un simple geste ? C’est précisément de cela dont il est question dans ce jeu.

Illustration d’une famille devant un miroir, avec un père coiffant une mère tandis qu’un enfant sourit au premier plan
Une scène familiale tendre et quotidienne mettant en valeur les liens intergénérationnels et les traditions familiales.

Ce phénomène est particulièrement présent dans les familles migrantes, où une grande partie de la transmission passe par les gestes du quotidien, comme cuisiner ou tresser les cheveux. Peu à peu, ces gestes deviennent de véritables archives vivantes, des lieux de mémoire, parfois même des rituels identitaires qui survivent à l’exil.

Préparer un plat, doser les épices, entendre crépiter une pâte à dosa : autant de gestes qui composent une langue silencieuse transmise de génération en génération. Car ici, la mère n’enseigne pas seulement une recette. À travers ses habitudes et ses gestes répétés, elle raconte aussi l’histoire d’un monde laissé derrière elle, mais qu’elle tente de maintenir vivant dans ses plats. Une transmission pourtant loin d’être évidente, puisqu’elle se heurte aussi à la réalité vécue par les enfants d’immigrés.

Venba et son mari parlent tamoul, leur fils parle surtout anglais. Ce décalage linguistique reflète une fracture culturelle fréquente au sein des familles immigrées : l’enfant, pris entre deux mondes, finit par rejeter partiellement l’un pour survivre dans l’autre. C’est d’ailleurs l’un des grands enjeux psychologiques abordés par le jeu : comment s’intégrer tout en préservant sa culture lorsque le pays d’accueil ne la valorise pas, voire pousse parfois à l’effacer ?

Illustration animée d’une femme en sari rose cuisinant dans une cuisine chaleureuse, observée avec curiosité par un enfant portant une casquette rouge.
Une scène tendre et colorée où la préparation d’un repas devient un instant de partage et de complicité.

Ce procédé psychosocial est vécu par le joueur lui-même lorsqu’il assiste à un éloignement affectif progressif entre la mère et le fils, qui ne se mesure pas en cris ou en conflits ouverts, mais en silences, en plats refusés et en recettes oubliées.

Illustration d’un cuiseur vapeur contenant plusieurs gâteaux de riz en préparation, entouré d’ustensiles et d’ingrédients sur un plan de travail de cuisine.
Les ingrédients et ustensiles sont prêts pour la confection d’une spécialité cuite à la vapeur.

Dans le jeu, chaque plat tamoul préparé prend la forme d’une énigme : les instructions des recettes sont partiellement effacées et le joueur doit retrouver, presque instinctivement, les éléments manquants. Un mécanisme qui stimule la mémoire culturelle, mais qui symbolise surtout ce que vivent de nombreux enfants d’immigrés : hériter d’une culture transmise de manière fragmentaire, parfois incomplète, mais chargée d’une immense portée émotionnelle et identitaire.

Sur le plan social, Venba rend hommage aux femmes immigrées, souvent invisibilisées dans les récits migratoires. Le personnage de Venba est marquée par la résilience, son rapport à la cuisine entre transmission et résistance nous renvoie directement au travail émotionnel, invisible mais pourtant fondamental pour maintenir les liens culturels et affectifs d’une famille déplacée.

Illustration animée d’une femme en sari rose marchant avec un enfant la nuit, sous un ciel étoilé, dans une ambiance calme et poétique.
Une mère et son enfant avancent ensemble dans la nuit, entourés d’une atmosphère douce et rêveuse.

Le travail émotionnel définit par la sociologue Arlie Hochschild est celui qu’on fait pour maintenir l’harmonie, gérer les conflits, panser les blessures culturelles. En cela, Venba est un hommage poignant à ces figures maternelles qui se battent en silence pour que la mémoire survive.

Illustration colorée de plats inspirés de la cuisine indienne, avec soupe épicée, riz, pains plats et accompagnements disposés autour du titre « Venba ».

Venba n’est pas qu’un jeu vidéo : c’est un oeuvre psycho-sociale qui réinterroge notre rapport à la mémoire, à la culture et à la famille. Il montre que derrière chaque détail en apparence anodin se cachent une histoire, une mémoire et toute la complexité d’une identité culturelle multiple. Plus encore, il permet de voir que l’intime est politique et de ce fait, la cuisine peut devenir un espace de résistance culturelle.