Le 29 avril dernier, le maire de New York Zohran Mamdani appelait à la restitution du Koh-i-Noor à l’Inde. Ce diamant de 105,6 carats, intégré aux joyaux britanniques, incarne une histoire que l’Europe peine à assumer : celle des objets arrachés à l’Asie du Sud et exposés dans les plus grands musées du monde.

La prise de position de Mamdani a fait l’effet d’une pierre jetée dans un étang. En France, TF1 et Franceinfo ont relayé la nouvelle. Au Royaume-Uni, la presse s’est enflammée. Mais l’affaire Koh-i-Noor révèle un mouvement de fond qui pousse les musées européens à reconsidérer leur possession d’objets collectés à l’ère coloniale.

Le Koh-i-Noor est l'un des plus grands diamants taillés au monde, avec un poids de 105,6 carats (21,12 g)[a]. Il est actuellement serti sur la couronne de la reine Elizabeth, reine mère.

Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut remonter à la source. Les mines de Golconde, dans le Deccan indien, ont longtemps été le seul gisement de diamants connu au monde. De là sont nés les plus célèbres gemmes de l’histoire. Le Koh-i-Noor, d’abord. Puis le Hope Diamond. Et enfin le Régent, aujourd’hui au Louvre dans la galerie d’Apollon.

Le Régent fascine et trouble à la fois. Avec ses 140,64 carats, il compte parmi les diamants les plus purs jamais taillés. Le musée du Louvre indique qu’il « provient des mines de Golconde » et qu’il intègre les Diamants de la Couronne française au début du XVIIIe siècle. C’est une formulation sobre qui dit tout sans dire grand-chose. La notice ne précise pas comment la pierre quitte l’Inde. Or les sources historiques rapportées par NDTV sont éclairantes. Un esclave aurait dissimulé la pierre dans une blessure pour la sortir clandestinement des mines. Un négociant anglais l’aurait ensuite rachetée : Thomas Pitt, gouverneur de Madras pour la Compagnie anglaise des Indes orientales.

Esclavage, contrebande, commerce colonial : voilà l’histoire de beaucoup d’objets d’Asie du Sud entrés dans les collections européennes. Cette histoire ne disqualifie pas nécessairement la possession actuelle. Mais elle invite à poser une question que les musées ont longtemps évitée : comment ces objets sont-ils arrivés ici ?

Le cas des diamants est particulièrement visible. Il n’est pourtant que la partie émergée d’un iceberg. L’histoire des collections d’arts d’Asie du Sud en Europe est indissociable de la violence coloniale et de ses formes plus discrètes, tout aussi efficaces.

Le 4 mai 1799, les troupes britanniques prennent d’assaut Srirangapatna. C’est la capitale de Tipu Sultan, souverain du royaume de Mysore et figure de la résistance à la colonisation. Dans les jours qui suivent, elles pillent la ville. Parmi les objets emportés figure un automate extraordinaire. Un tigre en bois grandeur nature dévore un soldat européen en uniforme. Un mécanisme interne produit sons et mouvements. Cet objet, le Tipu’s Tiger se trouve aujourd’hui au Victoria and Albert Museum de Londres. Le musée le présente comme l’un de ses « objets les plus célèbres ».

Le Victoria and Albert Museum ne cache pas les origines militaires de l’acquisition. Sa propre notice retrace précisément la prise de Srirangapatna. Pourtant, l’automate reste exposé comme une merveille ce qu’il est, indéniablement. La question de sa légitimité à se trouver là n’est pas posée frontalement aux visiteurs.

Le British Museum, lui, conserve l’un des ensembles bouddhiques les plus importants hors d’Inde : les sculptures d’Amaravati. Ces reliefs proviennent d’un grand stupa de l’Andhra Pradesh dont la construction remonte au IIe siècle avant notre ère. Des fouilles coloniales britanniques les ont déplacés au XIXe siècle. Aujourd’hui encore, l’Inde ne renonce pas à les revendiquer. Le British Museum les expose dans une galerie dédiée, sans engager aucun processus de restitution.

À Birmingham, le Bouddha de Sultanganj raconte une histoire similaire. Cette statue en bronze de 500 kilogrammes date du Ve ou VIe siècle. Des ouvriers la découvrent en 1861 sur un chantier de construction ferroviaire. Un ingénieur britannique l’achète et l’expédie en Angleterre. Elle arrive au Birmingham Museum and Art Gallery, où elle suscite aujourd’hui des discussions actives entre le musée et les autorités indiennes.

L’Inde concentre la majorité des revendications médiatisées. En partie parce qu’elle dispose d’un poids diplomatique suffisant pour les porter. Mais réduire le débat à l’Inde, c’est occulter les spoliations qui ont frappé le reste de l’Asie du Sud. Des spoliations parfois aggravées par des décennies de guerre et d’instabilité.

Le Pakistan indépendant hérite en 1947 d’un paradoxe douloureux. Certains des sites archéologiques les plus importants de l’humanité se trouvent sur son territoire. Pourtant, leurs plus belles pièces sont à Londres, Paris ou Berlin.

Mohenjo-daro et Harappa, centres de la civilisation de l’Indus vieille de 4 500 ans, ont été fouillés dès les années 1920 sous supervision britannique. Les objets les plus remarquables tels que les sceaux gravés, les statuettes ou encore les bijoux ont rejoint les collections du British Museum et du Victoria & Albert Museum. Le Pakistan les réclame depuis son indépendance, sans succès.

L’art du Gandhara, lui, représente un cas encore plus massif. Cette région du nord-ouest pakistanais a produit entre le Ier et le Ve siècle un art bouddhique d’une finesse exceptionnelle, mêlant influences grecques et indiennes. Au XIXe siècle, des officiers et collectionneurs britanniques expédient des centaines de sculptures vers l’Europe. Le musée Guimet à Paris en conserve une collection importante, tout comme le British Museum. Aujourd’hui encore, les autorités pakistanaises ne disposent d’aucun mécanisme contraignant pour en demander le retour.

À cette spoliation coloniale s’ajoute, là encore, la pression du trafic contemporain. Des décennies d’instabilité dans les zones frontalières avec l’Afghanistan ont alimenté un commerce illicite d’antiquités pakistanaises vers les marchés occidentaux — un phénomène documenté par le projet Trafficking Culture de l’Université de Glasgow.

Le cas afghan est peut-être le plus douloureux. Avant même les guerres contemporaines, les appétits européens du XIXe siècle ont vidé les collections afghanes. Le musée Guimet à Paris conserve ainsi l’une des plus importantes collections d’art gréco-bouddhique au monde. Elle provient notamment des fouilles de Hadda et de Bagram, menées à l’époque où l’Afghanistan se trouvait sous influence britannique puis française. Des fouilleurs français découvrent les ivoires de Begram dans les années 1930. Ils en conservent une partie à Kaboul, mais dispersent une fraction significative dans des collections européennes.

À cette histoire coloniale s’ajoute ensuite la catastrophe des guerres. Les années 1990 voient le pillage systématique des sites archéologiques. En 2001, les talibans détruisent les Bouddhas de Bamiyan. Les conflits successifs alimentent un trafic massif d’antiquités. Ainsi, des objets afghans rejoignent le marché de l’art occidental par des voies doublement illicites au sens colonial, puis au sens du droit international contemporain. Certains musées européens ont commencé à vérifier les provenances de leurs acquisitions afghanes, mais le chantier reste immense.

Le Népal représente un cas différent, mais tout aussi préoccupant. Contrairement à l’Inde ou au Sri Lanka, le pays n’a jamais été directement colonisé. Cela ne l’a pourtant pas protégé du pillage. À partir des années 1960 et 1970, l’ouverture du pays aux voyageurs étrangers favorise un trafic massif. Des sculpteurs arrachent des statues hindoues et bouddhiques à des temples en activité dans la vallée de Katmandou. Ces œuvres rejoignent ensuite les marchés de l’art à Londres, Paris et New York. Les communautés locales, sans ressources juridiques ni diplomatiques, assistent impuissantes à la disparition de leur patrimoine religieux.

La prise de conscience internationale a été tardive. Elle produit toutefois des effets concrets. En octobre 2023, le Metropolitan Museum of Art de New York restitue deux sculptures au Népal. D’abord, un relief en pierre du Xe siècle représentant Uma-Maheshvara. Ensuite, une statue de Bhairava en grès du XIe siècle. Le Met établit que les deux œuvres proviennent de vols documentés, selon The Art Newspaper et l’ICIJ. Ce n’est pas un cas isolé : le musée new-yorkais mène désormais une politique active de vérification de ses collections népalaises. En Europe, le musée Rietberg de Zurich engage des démarches similaires. Néanmoins, l’UNESCO souligne dans son rapport 2019-2022 que le trafic d’antiquités népalaises reste une préoccupation active. Beaucoup d’œuvres demeurent dans des collections sans que personne n’ait questionné leur trajectoire.

En 1815, les Britanniques s’emparent du royaume de Kandy, dernière entité politique indépendante de l’île. La Convention de Kandy, signée sous la contrainte, marque la fin de la souveraineté cinghalaise. Dans les semaines qui suivent, des objets royaux et religieux quittent l’île. Parmi eux, les regalia du royaume : trône, insignes royaux, bijoux de cour. Des négociations diplomatiques permettront finalement la restitution d’une partie de ces objets, comme le documente l’historien John Holt dans The return of the throne. Son étude montre à la fois ce que la restitution rend possible symboliquement, et combien le chemin pour y parvenir peut être long.

Le cas sri-lankais illustre une dynamique récurrente. La conquête militaire s’accompagne d’une appropriation symbolique. Les objets les plus chargés de sens — regalia, reliques, insignes du pouvoir — partent précisément parce qu’ils incarnent la souveraineté du peuple vaincu. Les restituer, c’est donc aussi reconnaître une souveraineté confisquée. Or peu d’États européens sont prêts à le faire explicitement.

La France n’est pas en reste. Le musée Guimet, dédié aux arts asiatiques, et le musée du quai Branly-Jacques Chirac, concentrent des collections d’une ampleur considérable. Le quai Branly a engagé ces dernières années un travail de recherche sur les provenances coloniales de ses collections — une démarche encouragée par le rapport Savoy-Sarr de 2018 sur la restitution du patrimoine africain, qui a ouvert une brèche dans le discours officiel français.

Ce rapport avait eu des effets concrets. En 2021, vingt-six œuvres du royaume du Dahomey ont été restituées au Bénin — une première en France, longtemps impossible en raison du principe d’inaliénabilité des collections publiques. Le Monde et la BBC Afrique ont couvert l’événement comme un tournant. Mais cette restitution n’a été rendue possible que par une loi spécifique, votée au cas par cas. Le droit français, toujours fondé sur ce principe d’inaliénabilité, reste un obstacle structurel à toute politique de restitution systématique.

Pour l’Asie du Sud, le travail de provenance en est encore à ses débuts. Le musée du quai Branly a mis en ligne une section consacrée aux provenances de ses collections, mais les données disponibles restent lacunaires. Le ministère de la Culture a publié un Vadémécum des recherches de provenance destiné à guider les institutions dans ce travail. C’est un signe que la question est désormais prise au sérieux, mais aussi que beaucoup reste à faire.

Sur le plan international, c’est l’UNESCO qui fournit le principal cadre normatif. La Convention de 1970 sur les moyens d’interdire et d’empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels constitue le texte de référence. Elle pose le principe que les biens culturels appartiennent au patrimoine de l’humanité, et que leur commerce illicite doit être combattu.

Mais la Convention de 1970 ne s’applique pas rétroactivement. Les objets partis avant cette date (c’est-à-dire la quasi-totalité des collections coloniales) ne sont pas automatiquement concernés. C’est pourquoi l’UNESCO a développé des mécanismes complémentaires, notamment via son Comité intergouvernemental pour la promotion du retour de biens culturels, qui peut être saisi pour des cas de restitution volontaire.

L’organisation insiste sur ce terme : volontaire. Dans la grande majorité des cas, les restitutions ne peuvent être imposées par un cadre légal contraignant, elles dépendent de la bonne volonté des États et des institutions détentrices. C’est ce qui rend le débat à la fois si important et si lent à produire des effets concrets.

Au Royaume-Uni, une évolution législative récente mérite attention. En 2024, le gouvernement britannique a modifié sa loi sur les musées pour permettre, sous conditions strictes, le déclassement d’objets en vue de restitutions. C’est un changement de paradigme pour des institutions comme le British Museum, dont la loi fondatrice interdisait jusqu’alors toute cession permanente d’œuvres de leurs collections. La portée réelle de cette réforme reste à mesurer, mais elle signale une évolution du cadre légal qui était, jusqu’ici, l’argument massue des opposants à la restitution.

Les partisans du statu quo avancent généralement trois arguments. Le premier est celui de l’accessibilité universelle : exposés à Londres, Paris ou Amsterdam, les objets sont accessibles à des millions de visiteurs du monde entier. Le second est celui de la conservation : les musées européens disposent de moyens techniques et humains garantissant la préservation des œuvres. Le troisième, plus politique, est celui de la stabilité juridique : toucher aux collections ouvrirait une boîte de Pandore sans fond.

Ces arguments ont un poids réel, mais ils ont aussi des réponses. La question de l’accessibilité d’abord : les habitants de l’Asie du Sud représentent près de deux milliards de personnes, dont une infime fraction peut se rendre à Londres ou Paris. Celle de la conservation ensuite : l’Inde, le Népal ou le Sri Lanka ont développé des institutions muséales de qualité, et l’argument de l’incompétence présumée des pays d’origine sonne de plus en plus creux. Quant à la stabilité juridique : les restitutions déjà effectuées: vers le Bénin, vers des pays d’Afrique subsaharienne, depuis les Pays-Bas qui ont procédé en 2023 à la plus vaste restitution de leur histoire n’ont pas provoqué l’effondrement des institutions muséales européennes.

Il reste une vraie question de fond : que faire des objets dont l’histoire de l’acquisition est ambiguë ? Les chercheurs en provenance le savent bien : la plupart des cas ne sont pas tranchés. Ils impliquent des zones grises, des échanges asymétriques, des contextes de domination qui biaisent le consentement sans l’annuler formellement. C’est précisément cette complexité que le droit international, avec ses catégories binaires licite/illicite, peine à absorber.

Le débat sur la restitution n’est pas seulement une affaire de droit ou de politique culturelle. Il est aussi une question de récit : qui raconte l’histoire des objets, et depuis quel point de vue ?

Dans les musées européens, les notices d’œuvres ont longtemps adopté une perspective de collecteur: datation, provenance géographique, qualité esthétique, sans interroger les conditions d’acquisition ni donner voix aux communautés d’origine. Ce modèle est en train de changer, lentement. Certains musées expérimentent des partenariats avec des institutions des pays d’origine, des expositions co-construites, des prêts à long terme. Ces formules hybrides ne satisfont pas entièrement les partisans de la restitution pleine et entière, mais elles témoignent d’une prise de conscience réelle.

La demande de Zohran Mamdani sur le Koh-i-Noor n’a, en elle-même, aucune chance d’aboutir à court terme. Le gouvernement britannique a réaffirmé à de multiples reprises que le diamant ne serait pas restitué. Mais ce genre de prise de position a une valeur que ne mesure pas le droit international : elle maintient la question vivante, dans l’espace public, là où les décisions finissent toujours par se prendre.

Les objets d’Asie du Sud dans les musées européens ne sont pas de simples témoins du passé. Ils sont des enjeux du présent, des surfaces sur lesquelles se projettent des questions de souveraineté, de mémoire et de dignité qui ne se résoudront pas dans les seules vitrines des musées.

Sources:

UNESCO, Musée du Louvre, Musée du Quai Branly, Musée Guimet, Victoria and Albert Museum, British Museum, Le Monde, Le FIgaro, BBC Afrique, NDTV, TF1, FranceInfo, RTBF, Le Quotidien de l’Art, Blooloop, The Art Newspaper, Manchester University Press.