Souvent perçu depuis l’Occident comme le signe d’un chaos urbain ou d’un retard de modernité, l’usage intensif du klaxon en Inde (horning) intrigue autant qu’il dérange. Héritage colonial mal digéré ou pratique postcoloniale à part entière ? L’usage très fréquent du klaxon dans la circulation révèle moins un désordre qu’une adaptation locale à une modernité importée et transformée.
Réinterpréter la norme : le klaxon comme langage postcolonial
La conduite en Inde ne s’apparente pas à une anarchie mais représente une forme d’auto-organisation pragmatique, née d’un décalage entre des normes importées et des réalités locales. Comme l’explique la chercheuse Ananya Roy, dans de nombreuses villes du Sud, les règles formelles coexistent avec des règles pratiques, non écrites, élaborées dans l’usage quotidien. C’est précisément ce qu’est le klaxon : un outil non encouragé officiellement mais indispensable dans la pratique.

Effectivement, les règles de conduite, la signalisation, les feux ou encore les priorités sont directement inspirés des modèles britanniques et supposent une discipline individuelle, respect des lignes, lisibilité visuelle de l’espace, homogénéité des véhicules. Or, ces conditions n’ont jamais été pleinement réunies en Inde. Face à ce décalage, les usages ne relèvent pas d’un rejet des normes, mais de leur ajustement. Comme le souligne le penseur Ashis Nandy, les sociétés postcoloniales ne copient pas simplement l’Occident : elles en réinterprètent les objets.
Le défi des routes coloniales importées dans une logique impériale
La colonisation britannique a incontestablement introduit en Inde un nouveau rapport à l’espace et à la mobilité : routes modernes, signalisation, code de la route, autoroutes. Derrière tout projet se cachait une logique impériale visant à faciliter le déplacement des troupes ainsi que l’extraction des ressources. D’où le fait de parler d’une modernité incomplète et inadaptée, au sens de plusieurs penseurs postcoloniaux, car cette importation ne s’est pas souciée de la complexité d’un territoire où coexistent une circulation de masse, des piétons, des animaux, charrettes et véhicules motorisés. Dans cette modernité inachevée les objets dits « modernes » sont présents mais sans l’écosystème social, spatial et institutionnel adéquat.

Post indépendance et émergence de la culture du klaxon
Après 1947, nous assistons à l’explosion de la motorisation (années 1950-1980), liée à la démocratisation de l’accès aux véhicules et au boum urbain. Mais, les infrastructures routières, largement héritées de la période coloniale, évoluent plus lentement. Le contraste est tel que les routes deviennent des espaces saturés, partagés et continuellement renégociés. C’est dans ce contexte de modernité inachevée comme le décrivent de nombreux penseurs postcoloniaux que le klaxon en tant que pratique hybride, devient une réponse populaire indispensable, un exemple de « modernité réinterprétée ».

La polysémie du klaxon : lecture sociologique d’un signal urbain
Dans les sociétés européennes ou nord-américaines, le klaxon sert principalement à avertir d’un danger immédiat ou d’un comportement illégal. En Inde, cet outil a beaucoup plus d’usages surprenants : il permet de signaler sa présence, indiquer une intention lors d’un dépassement (klaxon répété) ou d’un rapprochement (klaxon bref), et avertir piétons et animaux dans des zones très denses.

C’est aussi un signal sonore complètement intégré dans un système de conduite adaptatif. Au-delà d’être un code entre les locaux, il s’inscrit sur les véhicules : traditionnellement, l’expression « sound&horn » était peinte à l’arrière des camions et bus pour indiquer qu’on pouvait klaxonner avant de dépasser, surtout quand les routes étaient étroites et sans visibilité.
Dans ce contexte, ne pas klaxonner peut être perçu comme un manque de communication, voire une prise de risque. La route n’est pas strictement réglementée, mais un espace négocié en permanence via un système informel, pour faire face aux défis pratiques et structurels du pays.
Le klaxon comme révélateur du choc des normes

Depuis les années 2010, émergent plusieurs initiatives anti-klaxon, parmi elles les « campagnes anti-klaxon », les No Honking days ou encore l’expansion des feux intelligents à Mumbai qui passent au rouge en cas de coups de klaxon. Bien que ces mesures répondent à la pollution sonore et aux risques pour la santé, elles reposent sur une vision héritée des villes occidentales, centrée sur la discipline. Ces mesures échouent souvent car elles traitent le klaxon comme un mauvais comportement, sans repenser l’infrastructure, la densité, la mixité des usages. A savoir, que l’on tente ici de supprimer un symptôme sans traiter la cause. Le comprendre permet de dépasser le jugement moral pour voir dans l’usage du klaxon un révélateur des tensions entre modernité importée, héritage colonial et pratiques locales.




