« Si tu te maries hors de notre communauté, tu trahis tes racines… ». « Tu verras, tes enfants ne vont même pas parler notre langue… »
Ces petites phrases, de nombreux jeunes issus de la diaspora sud-asiatique les entendent encore lors des repas de famille. Pour la vieille génération sud-asiatique, le mariage est souvent bien plus qu’une histoire d’amour : c’est le dernier rempart censé protéger une identité culturelle précieusement conservée en terre étrangère.
En face, la nouvelle génération hausse les épaules en rêvant de liberté amoureuse et de métissage. Mais au fond, les mariages mixtes détruisent-ils vraiment la culture ? Tentons d’aborder la question sans tabou, avec un brin d’humour et beaucoup de cœur.
Le choc des générations : traditions vs. love marriages
Dans beaucoup de familles de la diaspora, le mariage est un enjeu intergénérationnel explosif. D’un côté, nos aînés ont grandi avec l’idéal du mariage arrangé « comme au pays », gage de stabilité et de continuité culturelle. De l’autre, leurs enfants, souvent nés ou grandis en Occident, vivent à l’heure des « love marriages », ces mariages d’amour librement choisis (une expression révélatrice, tant elle sous-entend que le mariage par amour est une entorse à la norme traditionnelle !).
L’écrivain britannique Hanif Kureishi, lui-même fils d’un père pakistanais et d’une mère anglaise, a dépeint avec malice ces conflits dans ses œuvres : parents inquiets de voir leur progéniture « mal tourner » en s’amourachant hors de la communauté, enfants tiraillés entre l’appel du cœur et le poids du devoir filial.
Pourquoi tant de crainte ?
Pour la vieille garde, épouser une personne d’une autre culture fait planer le spectre de la dilution identitaire. Ils redoutent que la langue maternelle se perde, que les fêtes religieuses ne soient plus célébrées, que les valeurs transmises depuis des générations s’évaporent. Il faut avouer que le tableau apocalyptique de « notre culture détruite par les mariages mixtes » a de quoi faire sourire la jeune génération, qui y voit une réaction un brin dramatique.
Pour autant, inutile de caricaturer nos aînés comme de simples rabat-joie. Leur inquiétude naît d’un amour sincère de leur héritage. Lorsqu’une grand-mère pendjabie s’insurge : « Qui apprendra le punjabi à mes petits-enfants si leur mère est française ? » ou qu’un oncle tamoul s’alarme : « Nos traditions vont disparaître si on commence à se mélanger ! », on peut comprendre le choc émotionnel qui se cache derrière ces mots.
Eux ont souvent sacrifié le confort du pays natal pour s’installer en Occident, en s’accrochant à tout ce qui pouvait préserver le fil de leurs racines (cuisine, religion, langue…). Voir ce fil se distendre dans un mariage mixte peut leur donner l’impression d’un échec de la transmission. Leur réaction, bien qu’exagérée parfois, part d’une peur de l’inconnu, et de la peur de devenir eux-mêmes étrangers aux enfants à venir. En somme, ils redoutent que la famille se divise en deux mondes qui ne se comprennent pas.
Mariages mixtes : qu’en disent les faits ?
Face aux sentiments, opposons quelques faits. La mixité conjugale n’est plus marginale, en France du moins. Les statistiques montrent qu’elle a fortement progressé au fil des décennies. En 1950, seulement 6 % des mariages célébrés en France étaient « mixtes » (un Français avec un étranger). En 2019, ce taux atteignait 15,3 % des mariages. Et si l’on inclut les mariages français conclus à l’étranger, on monte jusqu’à 27 %. Autrement dit, près d’un mariage sur quatre implique aujourd’hui l’union de deux personnes d’origines nationales différentes. La tendance de fond est claire : l’amour ignore de plus en plus les frontières.

Qu’en est il de la diaspora sud-asiatique ?
Il est difficile d’extraire des chiffres par communauté en France, car la République « aveugle à l’origine » ne distingue pas officiellement les ethnies. Cependant, une grande enquête de l’Ined a révélé un indice parlant : 65 % des enfants d’immigrés en France vivent en couple avec une personne « de la population majoritaire », c’est-à-dire généralement un(e) Français(e) sans origine immigrée récente. Autrement dit, les deux tiers des descendants de migrants choisissent un partenaire en dehors de leur groupe d’origine. Bien sûr, ce chiffre agrège toutes les origines (maghrébines, africaines, asiatiques…). Mais il traduit une réalité : en France, la seconde génération s’ouvre massivement à la mixité.
De l’autre côté de la manche
Ce tableau hexagonal contraste avec la situation chez nos cousins d’outre-Manche. Au Royaume-Uni, la diaspora sud-asiatique est notoirement plus endogame. D’après les données du recensement britannique, seuls environ 10 % des couples comptent deux personnes d’ethnies différentes, malgré des décennies de multiculturalisme. Plus frappant encore : 90 % des Britanniques originaires d’Asie du Sud « se marient entre eux », ce qui fait d’eux la communauté la plus exclusive sur ce plan (à titre de comparaison, ~40 % des Afro-Britanniques ont un conjoint hors de leur groupe).
En clair, la norme reste largement « entre Desis » chez les British Asians. Cela s’explique par plusieurs facteurs : des communautés sud-asiatiques numériquement très importantes au UK (plus d’un million d’Indo-Pakistanais rien qu’à Londres), un multiculturalisme qui a favorisé la vie en enclaves communautaires, et le maintien fréquent de mariages arrangés transnationaux (beaucoup de familles indo-pakistanaises en Angleterre continuent de marier leurs enfants à des partenaires du pays d’origine ou de la même diaspora).
En France, situation inverse : les communautés sud-asiatiques étant plus réduites et dispersées, la mixité est souvent un fait accompli, faute de partenaires « du même bord » à portée de main, et aussi parce que l’assimilation à la française encourage à tisser des liens au-delà de la communauté.
Mixité = destruction ou évolution culturelle ?

Reste LA question centrale : mélanger les cultures par le mariage va-t-il vraiment anéantir notre culture d’origine ? Si l’on se place du côté de la diaspora sud-asiatique, on constate que la culture des parents évolue déjà, mariage mixte ou pas. Un jeune né en France ou en Angleterre de parents d’origine sud-asiatiqueque n’aura de toute façon pas la même culture que ses ancêtres au village. Il va parler le français ou l’anglais couramment, peut-être moins bien la langue maternelle de ses parents. Il va absorber des valeurs locales, écouter du rap ou du rock en plus des chansons de Kishore Kumar. Sa culture est vivante, hybride, et changeante.
Le mariage mixte n’est qu’un facteur de plus dans cette évolution, pas forcément plus radical que d’autres. Même sans mariage mixte, la culture se transforme au fil des générations en diaspora. Par exemple, bon nombre de jeunes Desis en Occident ne maîtrisent déjà plus l’écriture de leur langue d’origine. Et ce sans qu’on puisse accuser un conjoint étranger pour cela.
Au contraire, l’union de deux personnes de cultures différentes peut être vue comme une richesse et non une perte. « Chacun doit s’enraciner dans les valeurs de sa race… puis s’ouvrir aux autres pour s’épanouir et fleurir », disait Léopold Sédar Senghor, grand chantre du métissage culturel. Appliqué à nos mariages, cela signifie qu’on peut tout à fait rester fier de son héritage tout en accueillant celui de l’autre, pour le plus grand bénéfice des deux familles.
Héritiers de plusieurs mondes

Qui a dit que l’on ne pouvait pas transmettre deux cultures à la fois ? Les enfants issus de couples mixtes apprennent souvent deux langues, s’habituent à deux philosophies, dégustent aussi bien le biryani de Nani que le couscous de Nana. Loin d’être des « bâtards culturels » perdus, ils deviennent au contraire de formidables ponts entre les mondes, capables de naviguer d’un univers à l’autre avec aisance. Oui, il y a des défis (quel prénom donner au bébé ? quelle fête célébrer ? ou les deux !), mais rien d’insurmontable avec du dialogue et de la bonne volonté.
On peut même soutenir que les mariages mixtes revitalisent la culture en la faisant sortir de sa bulle. Le métissage, c’est l’occasion de raconter notre culture à quelqu’un qui ne la connaît pas, donc de la redécouvrir nous-mêmes. C’est aussi souvent l’occasion de combattre les préjugés.
La culture n’est pas une pièce de musée figée, c’est un échange permanent. La nouvelle génération l’a bien compris : porter un lehenga un jour et un tailleur le lendemain ne fait pas de nous des traitres à la patrie de nos parents, juste des héritiers aux multiples facettes.
Une panique historique
Mais pourquoi, franchement, cette panique ? Pourquoi des familles entières se déchirent parce que leurs enfants sortent avec quelqu’un de couleur ou de religion différente ?
La réponse est plus historique et moins romantique que ce qu’on aimerait croire. Dans les premières vagues d’immigration du Moyen-Orient, d’Asie du Sud, d’Afrique du Nord vers l’Europe occidentale (années 1950 à 1980), la communauté était une nécessité de survie. Face aux discriminations massives, au racisme institutionnel, à l’aliénation, on se réunissait. On se mariait entre soi parce qu’on était les seuls à pouvoir se comprendre, les seuls à offrir du respect quand le monde extérieur vous traitait comme des sous-humains.
Progressivement, cette stratégie de survie s’est transformée en identité. Puis en doxa. La nécessité économique et psychologique s’est figée en tradition. Et maintenant, une ou deux générations plus tard, les parents défendent avec l’intensité d’une guerre sainte ce qui était à l’origine une adaptation temporaire.
Sauf que le monde a changé. Leurs enfants ne sont plus des immigrants isolés. Ils sont nés ici, ils parlent la langue, ils vont à la même école que les autres enfants. Et contrairement à ce que les parents redoutent, cela ne « tue » pas la culture. Cela la fait vivre.
La culture n’est pas un château de cartes
Avant de clore, n’éludons pas la question du regard de la communauté. Défendre les mariages mixtes ne signifie pas nier les difficultés que peuvent rencontrer ceux qui s’y engagent. Il y a parfois des pressions familiales fortes, des ruptures douloureuses avec une partie de la famille qui refuse d’accepter « l’étranger » dans le foyer. Il ne s’agit pas de jeter la pierre aux parents attachés aux mariages endogames ; ils agissent selon leurs repères. Mais il s’agit de leur faire comprendre que notre culture n’est pas si fragile. Ce n’est pas un château de cartes qui s’écroulera au premier souffle venu d’ailleurs.
Au contraire, une culture solide sait absorber l’influence extérieure et en faire quelque chose de nouveau. Après tout, la culture sud-asiatique elle-même est le fruit de millénaires de métissages internes, entre Hindous et Moghols, entre Britanniques et Indiens, entre influences persanes, arabes, occidentales, etc.
Nous sommes le résultat de mélanges passés. Pourquoi les mélanges présents seraient-ils, eux, fatals ?
En défense d’un amour sans frontières
En un mot comme en cent : les mariages mixtes ne détruisent pas la culture, ils la réinventent. Et c’est peut-être la meilleure chose qui pouvait lui arriver. Ce qui détruit la culture, ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas le mariage. Ce n’est pas la proximité avec ceux qui sont différents.
Ce qui détruit la culture, ce qui la rend rigide et toxique, ce qui la transforme en arme de contrôle, c’est la peur. C’est le fantasme d’une pureté qui n’a jamais existé. C’est le besoin pathologique de définir qui appartient et qui n’appartient pas. C’est particulièrement destructeur quand cette peur se traduit en contrôle des femmes, en interdiction d’amour, en menaces d’exhérédation.
Une culture qui a besoin de mariages arrangés pour survivre n’est pas une culture. C’est une prison.




